Il neige. Pamela, la peintre canadienne m’a emailé hier soir pour me dire qu’elle passerait ce matin. Un paquet à mon nom est arrivé chez elle.
Je lui offre un thé. Elle m’avait déjà dit qu’elle ne pensait pas forcément peindre ici. Qu’elle allait d’abord explorer, regarder, se balader à bicyclette.
« Par exemple me raconte-t-elle, tous les soirs je vais au même endroit, dans la rue Kit Carson là où elle se perd dans la nature et pendant 20mn, je regarde le soleil se coucher. En l’occurence à cause des montagnes, il monte plutôt, il disparaît d’abord des champs puis des arbres et finit par cette ligne dorée jaune rouge pâle suivant les soirs à la limite des crêtes… »
Elle lit plein de trucs, dont l’histoire de l’Espagne parce que me dit-elle:
« Ils ont envahi le Nouveau Mexique, et ça m’intéresse de comprendre comment ça s’est fait ici. »
Je lui parle des récits de Las Casas que cite Howard Zinn dans son histoire américaine, puis évidemment on en vient aux « natives », on parle du Cantique de la Plaine de Nancy Huston (Canadienne elle aussi) et de Dalva de Jim Harrisson.
A 14h, George arrive pour sa conversation française avec un article en Français sur la chanteuse Melody Gardot dont il vient de découvrir les chansons et qu’il adore.
Le temps de le lire, de le comprendre plus les quelques dérives sur des expressions comme:
» j’en ai mare », « je n’y arrive pas » et l’histoire du « ferme ta bouche ».
C’est la 3ème personne depuis que je suis ici qui me cite le livre de classe dans lequel il y a comme traduction de « shut up » « ferme ta bouche ».
– « Personne n’utilise cette phrase en France sauf face à ceux qui parle la bouche pleine. »
On passe ensuite en Anglais et en Français (l’heure est finie) à American Beauty qu’il vient de revoir sur son ordinateur.
Malgré le temps maussade, je pars dans mes alentours de Taos en allant chaque fois un peu plus loin. Aujourd’hui, je prends à droite et là BLUEBERRY HILL rd dans les nuages et le soleil, ça me fait penser à la bande dessinée de Giraud.


Redevient « urbain », rebrousse chemin et me retrouve dans un paysage à l’infini vers le sud, avec les montagnes au loin, les buissons noirs sur la neige les maisons indiennes qui ont l’air d’avoir été apportées et posées là avec le fouillis autour plus ou moins développé quelquefois un ou deux chevaux, la vieille voiture familière…



La route devient piste et débouche après quelques miles sur « old state road 570 », me dit le panneau, que je prends à droite.


Brutalement plus de route. Des gros rochers la ferment. Je suis là depuis un quart d’heure à regarder, à photographier le rien, dans un froid assez glacé d’après midi sans soleil.
Absolument solitaire, croyais-je, lorsque je vois apparaître des silhouettes improbables (à se frotter les yeux pour être sûr): Une femme avec 6 chiens et un chapeau de cow boy sur queue de cheval approche, venue de loin très loin. Une voiture tout aussi improbable arrive par la même route que moi et s’engage sur la piste où elle avance. Elle leur adresse un signe de bonjour. Les chiens courent devant elle.

– « C’est quoi là cette immense faille qui se perd au loin » je lui crie.
– « Dead end », elle me répond croyant probablement que je lui demande des nouvelles de la route. Il y avait le vent et nous n’étions pas tout près. Je m’étais dit parlons lui avant que les chiens, qui me font toujours peur, me sautent dessus. Mais les chiens, parfaitement bien élevés, pas du tout ni excités ni agressifs lui obéissent. Je repose ma question dans une proximité augmentée par l’immensité nue autour de nous. Elle m’explique que cette faille continue sur des miles et que le Rio Pueblo qu’on ne voit pas d’où on est, se jette là-bas, elle me montre le nord ouest, dans le Rio Grande.
– « On peut y aller », je demande ?
– « Sans voiture oui, mais c’est loin. »
– « Combien ? »
– « Une heure et demi, vous descendez, là, dans la continuité de la route il y a une piste qui longe la rivière jusqu’au Rio Grande. »
– « Ah ben j’essaierai quand il fera meilleur. »
Salutations usuelles, elle reprend sa voiture moi la mienne, bien au chaud. Retour par l’ancienne 570 jusqu’à sa rencontre avec la highway qui va d’Espanola à Taos. Terrain connu. Les phares s’allument, je passe devant l’église de Ranchos de Taos et par la route du côté que j’aime bien jusqu’à chez moi.
