9- Democracy Now, Howard Zinn, Pamela Peintre Canadienne

Je connais maintenant le nom de l’émission que j’écoute très tôt le matin, au lit:
« Democracy now »,

ils font des reportages formidables: l’autre matin Sundance Festival et son choix de documentaires,
ce matin des interviewes de Howard Zinn, qui a écrit une Histoire Populaire des Etats-Unis.

Il a beaucoup participé à la lutte pour les droits civiques, et écrit à ce sujet.
Ça me fait penser: il y a un très chic Taos : la vieille ville en adobe, galeries d’art, cafés branchés, musées, nous, la plaza, les maisons historiques et celui des limites sud (les seules que je connaisse pour l’instant), modeste, pauvre même, près du Wal-mart le supermarché aux prix cassés et aux pratiques douteuses. Encore dans la ville mais peu visible derrière les grands magasins qui ouvrent sur la grande rue-route de Taos.

A 14h, nous nous sommes tous retrouvés dans la maison d’Hélène Wurlitzer autour d’un buffet soigneusement préparé par Michael.
On a fait connaissance un peu plus. Avons rencontré les members of the board. C’était bien. Chaleureux. Il y avait Bill Ebie l’ex directeur de Roswell, résidence de six mois à un an pour les visual artists, avec une exposition à la fin. Et Rena Rosequist, qui a une des plus anciennes galeries sur Kit Carson rd, Mission Gallery, et qui connaît toute l’histoire artistique de Taos depuis l’arrivée des premiers artistes au début du siècle dernier.
Ai sympathisé avec Pamela, peintre canadienne .
J’aime bien sa tranquillité et sa drôle d’allure, de loin on dirait un homme grand et mince, gracieux, de près beaucoup plus féminine et très curieuse des autres. Et puis Heather qui écrit un livre,
– « des mémoires sur ma relation avec Sainte Thérèse de Lisieux », dit-elle.
(Perle, ça m’a rappelé la femme qui écrivait la biographie de je ne sais plus quelle sainte, à Saorge). Elle vient de Los Angeles. Bon nom pour une nouvelle chrétienne tout juste convertie après avoir fait un quasi best-seller avec son livre sur comment se défaire de l’alcool! Il est décidé que nous nous réunissons samedi à partir de 18h pour présenter aux autres ce que nous faisons.

Je rentre avec mes deux voisins. Reprends le Serpent à Plumes, pas mal finalement.

8- Sundance, Casino Jack et Lobbies, Eduardo et Taos Pueblo, Rio Grande

« 5h du mat ».
A la radio j’écoute une série d’émissions sur le festival de Sundance.
Cette année sont présentés des documentaires que Redford tient à montrer. « Il faut qu’ils arrivent  jusqu’au public, que les gens puissent les voir ».
Etait invité ce matin le réalisateur de Casino Jack, film sur l’argent des lobbies dans la politique américaine. A ce propos, ils reparlent de cette loi qui, en accordant le statut de personnes privées aux entreprises, leur permet d’investir ouvertement autant d’argent qu’elles veulent et ainsi influencer les hommes politiques et interférer sur les lois.

Je pars en voiture vers le land management office pour acheter  des cartes genre ign. Ils sont très étonnés que je pense aller randonner avec la neige et l’hiver!

Je leur dis que mon intention est plutôt d’aller photographier le Rio Grande et la Red River… Grand soulagement, ils n’auront pas à appeler la police pour chercher la vieille Française. Il faut dire que Taos c’est assez sauvage, au milieu de montagnes qui montent très haut. Il y a une station de ski tout près.

Les rivières ? Justement madame, il y a plusieurs endroits qui sont tout à fait marchables, sans être une randonneuse pure et dure, jeune et endurante, et même avec des routes pour arriver pas trop loin des endroits intéressants. En plus comme me dit la fille derrière le comptoir : « oh you’ll see, they’re so marvellous hikes ».

Je demande alors si on peut aussi se promener et photographier dans les territoires indiens. Le spécialiste, c’est Eduardo, me dit-elle. Elle l’appelle et il arrive très tranquillement, regarde la carte, m’explique où je peux aller.
– « Et là, autour de Taos Pueblo? »
– « Non, dans cette grande partie rouge là, (rouge, c’est justement les territoires indiens) on ne peut rien photographier. »
J’insiste un peu et il me raconte alors que les autres parties rouges, de l’autre côté, je peux, mais comme il vient de me le dire, là, non, c’est impossible, ils se sont battus, ça été très dur d’avoir cet espace autour de leur village et ils ne veulent absolument pas que des étrangers à leur communauté viennent prendre des photos. Ils sont chez eux et qu’on leur foute la paix. Je lui demande
– « Vous êtes Navajo? »,
je sens un petit retrait.
– « No, Pueblo, les Navajos sont des nouveaux venus sur nos territoires, comme les Européens! »
complète-t-il. Je lui réponds,
– « ça je savais. »
il sourit et attend que je parte.
– « Bye. »
– « Bye. »

Je roule vers le sud puis l’ouest, les routes deviennent de plus en plus étroites un peu plus défoncées, et très peu de voitures. Des faubourgs, des champs, des fermes, des caravanes métalliques, avec à l’horizon les montagnes. Je photographie, continue à rouler, et comme le jour baisse que la tempête de neige est prévue pour ce soir cette nuit ou demain, je trouve un endroit pour faire demi-tour. En approchant du bas côté, en contrebas, le ruban sombre d’une petite rivière, un pont en bois, la neige pas encore fondue et des grands arbres.

« A la maison », je déplie les cartes. La tempête prévue deviendra un moment de bonheur avec toutes ces lignes et couleurs, rivières et chemins que je ne connais pas, là par terre, pour réchauffer le blanc du monde demain.

Quelques voitures passent, et le souffle du vent, par moment.

 

7- Mauve Cachemire, Debra Bloomfield et les 4 Corners, Sirènes de New-York

La température remonte ou est-ce le superbe pull d’un mauve cachemire que j’ai trouvé il y a 2 jours dans une petite boutique d’occasion qui me tient au chaud ?
Ou m’habituerais-je au froid ?

Lire les poèmes de DH Lawrence écrits à Taos. Impossible de décoller du livre de la photographe Debra Bloomfield:  paysages et photos prises dans de très anciennes petites églises des 4 corners (Utah, Arizona, Nouveau Mexique et Colorado). Un étrange dialogue se noue entre ces vastes paysages souvent pris presque sans lumière et l’intimité des intérieurs d’église. Rien d’artificiel.

Photos à l’entour pour apprivoiser ce nouvel espace.

Assise jute à côté du poêle dans un fauteuil vieux rose digne d’un intérieur anglais, à travers la fenêtre en face au sud ouest, j’ai vu la nuit monter et bleuir puis noircir le ciel. Je sais qu’au-dessus de la maison la lune brille. Tout à l’heure en rentrant je l’ai vue si pâle, à travers le haut encore doré des arbres. Je me sens plus contemplative que jamais, une autre manière d’apprivoiser ce lieu. Tellement différent de voyager en voiture dans ce sud-ouest comme nous l’avons fait avec Cécile et d’y résider.  
Tiens j’entends, loin, une sirène, exactement le même son qu’à New-York quand on les entend passer derrière les doubles vitrages des hôtels.

Noir absolu derrière la fenêtre. Plus rien à distinguer, 18h30. Comme d’habitude j’ai oublié mon thé.
Froid maintenant. Seule?

6- Rencontre avec mon Voisin, Restaurant « Nouvau Mexique » avec Carolyn

Chien qui aboie au passage, se tait quand j’approche du grillage.
Déjeuner dans un restaurant « Nouveau Mexique » avec Carolyn, l’écrivaine de théâtre.

On marche jusqu’à LA bibliothèque, où nous rencontrons mon voisin (finalement en terrain neutre): écrivain lui aussi. Quand Carolyn lui demande ce qu’il écrit il répond : « books ». Ça me fait penser à ce que ça doit faire aux gens quand je réponds « des photos ». En gros ça dit rien, juste qu’on utilise les mots ou qu’on regarde et appuie sur un bouton. J’ai dû prendre un air trop dubitatif, ai senti qu’il interprétait ça comme un doute sur son statut d’écrivain alors que je me demandais juste quel genre de livre il écrivait.

 

5- Helene Wurlitzer, Liberté du Rien Faire, le Temps, les Autres Artistes

Réveil ensoleillé, dehors il glace, ça brille.

Etrangeté d’être ici, loin de ma vie française et étrangère à la vie américaine. Sans intention d’insertion,  3 mois c’est court. Absolument libre de dormir, de travailler, de lire, de me balader, de prendre ou non des photos. Aucune pression d’aucune sorte.
Hélène Wurlitzer a donné sa maison et sa fortune pour que des artistes puissent vivre un temps libre de tout.
Une liberté  qui prend vraiment forme comme une crème ou une sauce prend, dans un lieu et un temps consacré à cela. Et la présence de 7 autres personnes, qui partagent le même immense privilège, renforce encore la prise. Chacun dans sa petite maison, toutes différentes, avec des espaces communs où on peut faire connaissance. Arrivée jeudi dernier, ai rencontré une peintre et deux écrivaines. N’ai vraiment parlé qu’avec Carolyn. J’aime assez cette prudence et suis entre autres très curieuse de voir comment les relations vont s’établir. Réunion générale jeudi prochain autour d’un café !

Je perçois déjà comme il sera peut-être déstabilisant d’avoir l’autorisation officielle d’aucune obligation. Cela débouche sur des questions du genre : que suis-je venue faire ici, que vais-je tirer de neuf de ce morceau de vie. Cette « vacance » va-t-elle permettre d’aller dans des directions dont je parle souvent sans y aller justement…
Je pressens aussi la peur qui pourrait venir à l’idée que rien ne sorte de tout ce temps dont nous disposons entièrement. En arrière plan, l’éventualité de repartir sans que rien n’ait eu lieu. Probablement pour ça que j’écris tous les soirs quelques lignes et me re-passe les photos prises.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il sera aussi particulièrement précieux ici, à l’opposé de cette inquiétude latente du faire, de laisser le temps au temps. La banalité des jours passés qui me saute aux yeux quand je re-lis et re-garde ce que j’ai fait, ne me déplait pas. Grâce à la  neige?  Elle gomme les reliefs, les traits saillants, les couleurs, toute excentricité. Elle ramène au plus simple déroulement des jours, transforme le monde balisé en territoire inconnu : blanc étincelant au soleil ou étouffé par un ciel plus gris, et silencieux.

Jusqu’à la nuit cotonneuse.


Mes voisins veillent.

 

4- Soleil Glacé, Bibliothèque et Mails, Ecrivaine du Maine

Le ciel se découvre par moment, bleu et soleil très vif, les arbres brillent. La neige est quand même gelée.

La bibliothèque de la Fondation, où on peut accéder à internet est fermée, mais devant, sous un porche il y a un banc avec coussin où on peut s’installer pour profiter du wifi, à toute heure du jour ou de la nuit, comme nous l’a redit hier Michael Knight, le directeur. J’y vais avec veste, triple pulls et chaussettes, bonnet, gants, car je voudrais voir si les mails marchent. Et bien non.
Arrive l’écrivaine d’hier, Carolyn, qui s’installe à côté et lit ses mails. Et puis elle commence à me raconter les pièces qu’elle écrit, uniquement sur les femmes  pour équilibrer la production mondiale où il y a tellement plus de rôles pour les hommes.

De : Carolyn Gage
The Parmachene Belle
23 janvier 2010 22:16:
À : marie

 

 Carolyn

Il fait bien froid mais on reste à « causer » pas mal de temps. Elle m’explique son utilisation du mot « décolonisé » pour parler des gens pas formatés et qui arrivent à résister à la pensée dominante ambiante.
Tombe une très fine neige. On part quand même à pied pour le centre ville, par la rue Kit Carson, plutôt mal nommée dans ce pays d’Indiens, il y a d’ailleurs aussi sa maison transformée en musée, sa forêt et semble-t-il aucune protestation.

On passe l’après midi à la bibliothèque municipale. En sortant, on peut enfin voir les sommets des montagnes alentour, d’un blanc rendu étincelant par l’éclat du soleil sur le fond gris du ciel d’orage.

Chez moi, je lis les 2 courtes pièces que Carolyn m’a envoyées. Là où j’attendais du théâtre militant comme je n’aime pas du tout, c’est au contraire des pièces incroyablement vivantes avec des personnages étonnants.


 

3- La Neige, La Plaza, ça Glisse et Vieux Baroudeur

8h ici et les mails ne passent pas. Incroyablement paisible, juste le souffle du chauffage à gaz.
L’odeur des toasts. Rêvasse. Regarde la neige tomber encore plus fort.

Constate en voulant sortir que l’homme qui a fouillé mon sac à dos de fond en comble à Roissy a dû laisser tomber un gant, je n’en trouve plus qu’un. Tout en poussant fortement pour bien tout remettre dans le sac, il m’avait longuement expliqué qu’il faisait ça tout le temps et que je n’avais rien à craindre, tout y serait (oui tout ce que j’avais soigneusement placé et plié pour arriver à le fermer). Tout SAUF un gant !

Je fais quelques photos juste devant la maison, c’est d’ailleurs mieux sans les gants.
Je pars me promener, les mains au chaud dans les poches, vers la « plaza », cœur de la vieille ville de Taos comme  disent les guides. Tout le monde en voiture sauf un vieux baroudeur, barbe, canne de sûreté, chapeau, pas alerte. Moi je fais gaffe. Glisser, trop bête, à peine arrivée.

Le temps passe, ça se réchauffe. Lecture, thé, le soleil perce, rougeoie, déjà le soir. J’ai acheté de quoi faire une soupe. Et des gants.
Rencontre une écrivaine du Maine à la bibliothèque, discute, et en rentrant vois que mon voisin inconnu est là, lumière allumée. Qui ira voir l’autre en premier ?

2 – Conduire sous la Neige, Accueil à la Wurlitzer Foundation à Taos

Au matin soleil vite effacé par le ciel si blanc en haut et gris sombre à l’horizon.
Je me dis prendre la route en vitesse pour Taos.

La neige commence à tomber.
Tout le monde roule tranquille et moi avec ma voiture automatique je me demande comment on fait frein moteur là-dessus.
Finalement ça ne glisse pas.
Après Espanola, peu avant Taos, le Rio Grande, splendide à travers les grands arbres qui le bordent.

Paysage inreconnaissable. En mai 2006 tout était rouge bleu ocre, limpide. Aujourd’hui brun poudré de neige et de brume. Maquillé. Blanc éteint.
Arrivée, accueil très chaleureux, installation.
La « casita » 9s, s pour sud, sera la mienne pendant 3 mois.

Pour résister au sommeil (à 6pm ici il est 2h du mat en moi) je pars faire des courses, oublie la moitié des trucs.
Dîne et m’endors trop tôt.
A 4h je me réveille et écoute des nouvelles en boucle :
Haïti, un reportage d’horreur où j’entends les Haïtiens dirent leur abandon et la mort si personne ne vient les aider en un Français étouffé par la traduction simultanée.
Démocratie américaine : les entreprises considérées comme des personnes  pouvant financer les campagnes des candidats qu’ils soutiennent et peser ainsi directement sur les pouvoirs politiques.

Les prévisions météo, sans importance, mais qui me concernent: il va neiger très fort au Nouveau Mexique.
Depuis l’arrivée, blanc dès que le paysage s’éloigne. Où sont les montagnes?

1- De Paris à Albuquerque en passant par Salt Lake City

Par la fenêtre l’Amérique comme on l’imagine.
Dans une chambre d’hôtel, entre deux mondes,
après avoir volé au-dessus des nuages de Paris à Salt-Lake City,
et la terre vraiment étrangère rien qu’à regarder
quand l’avion descendait, les montagnes, les lacs gelés,
les villes immensément étalées puisqu’il y a tant d’espace.

Après il y avait eu Salt-Lake Albuquerque au soleil couchant mais j’étais à l’est
le rouge à travers les hublots des voisins
et la nuit où vers la fin du parcours des taches claires, rose doré,
plus comme des feux de campements que des lumières de villages.

Flou de l’approche,
Albuquerque illuminé repousse le noir à la nuit.
Rattraper le décalage horaire.